Démocratie libérale chérie.
L'espoir renaît.
ll suffit de regarder où l’on vit le mieux sur cette planète. La Suisse, les pays nordiques, les Pays-Bas, le Canada, la Nouvelle-Zélande. Démocraties libérales solides, toutes. En tête des classements de bonheur, de santé, de liberté, de développement humain. Ce n’est pas un hasard de géographie. C’est un résultat de système. Comme le résume Pierre Bentata récemment dans son livre La Malédiction du vainqueur : là où il y a de la démocratie et un marché, les hommes sont plus riches, plus libres et plus heureux. Aucun autre système n’a jamais fait mieux, historiquement.
Et pourtant: selon le rapport 2026 du V-Dem Institute (données 2025), seulement 7 % de la population mondiale — soit environ 600 millions de personnes — vivent aujourd’hui dans une démocratie libérale. Ce chiffre est encore plus parlant lorsque je le mets en perspective : ils étaient environ 17 % en 2005. La démocratie libérale est devenue une exception mondiale. D’où la question: qui va la défendre, qui va se battre pour elle ?
Et même ici en Suisse, le doute s’installe. La démocratie serait trop lente. Trop complexe. Inefficace. Certains décomplexés - jusqu’à dans nos rangs “libéraux” ! - regardent ailleurs, vers des régimes autoritaires comme Singapour, Dubai, etc. , avec une pointe d’admiration, et de cynisme. Comme si l’on pouvait garder les fruits en coupant les racines. Ce que j’ai connu enfant me revient dans ces moments-là. Ce qu’on appelle aujourd’hui lenteur est souvent simplement la liberté en train de fonctionner.
Détail d'une gravure de Caspar Studer commémorant l'entrée en vigueur de la Constitution fédérale le 12 septembre 1848 (Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Gr.D.63).
La lutte pour la liberté ne s’arrête jamais
Je suis né dans un système autoritaire, sous le “socialisme goulache”, qui n’était ni démocratique, ni libérale. L’histoire de ma famille témoigne à quel point la démocratie libérale a toujours été un idéal: une partie fuyant le communisme staliniste en 1956 - vers la Suisse ! Et de l’autre, dont je suis directement issue, mon paternel avait cherché a réformer le système de l’intérieur et à s’exposer à l’occident, en l’occurence en travaillant en Suisse autant que possible (mais cette histoire pour une autre fois en détails…). Donc quand les libertés que vous connaissez ont été, à un moment de votre vie, conditionnelles — soumises à surveillance, à permission tacite, à des limites que tout le monde comprenait sans les nommer — tu ne parles plus de démocratie comme d’une évidence, mais comme d’un bien que tu as failli ne jamais avoir.
Il s’agit évidemment de la Hongrie. Visionnaire en 1989, Budapest a ouvert sa frontière avec l’Autriche. Des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est ont traversé. Le Rideau de fer s’est effondré quelques semaines plus tard. La Hongrie avait déjà montré, en 1956 dans le sang, et en et donc en 1989 avec une décision politique courageuse, qu’elle pouvait peser sur l’histoire.
La nuit des élections ce mois d’avril 2026, des dizaines de milliers de personnes ont scandé dans les rues de Budapest "Ruszkik haza !" — "Rentrez chez vous, les Russes !" — le cri de la Révolution de 1956, resurgi intact soixante-dix ans plus tard. Ce n'était pas un slogan politique. C'était une mémoire qui reprenait son souffle. Encore une fois: La Hongrie avait été le premier pays du bloc Est à se soulever en rébellion ouverte contre la domination soviétique. Et quand, des décennies plus tard, leur propre chef de gouvernement bloque l'aide à l'Ukraine envahie par la Russie, veto après veto, entretient une relation intime avec Poutine, quelque chose se réveille. Dans les derniers jours avant le scrutin, des enregistrements téléphoniques filtrés révélaient la proximité secrète entre Orbán et Poutine, et entre le ministre des Affaires étrangères hongrois et son homologue russe Lavrov. Ces révélations ont vraisemblablement fait basculer le résultat en faveur de Magyar — transformant une victoire attendue en raz-de-marée.
Depuis quinze ans, sous Orbán Viktor les règles du jeu ont été remodelées — accès aux médias, découpage électoral, contrôle des juridictions — de façon à rendre l’alternance structurellement difficile. Une série d’ajustements discrets qui, mis bout à bout, changent la nature du régime.
"Ce qui se passe aujourd'hui en Hongrie est plus dramatique que 1989 — la société a arraché elle-même ce tournant", déclarait Paul Lendvai au journal Die Zeit, au lendemain du 12 avril 2026. Ce fin connaisseur d’Europe de l’Est, devenu autrichien après avoir fui la Hongrie et sa dictature staliniste en 1957, est un des derniers témoins de l’histoire des totalitarismes, très précieux à ses 96 ans. Ce dernier qui a survécu la Gestapo et les déportations par les nazis, va jusqu’à dire dans son livre Orbán: Europe's New Strongman que la Hongrie était devenue l'État le plus autocratique de l'Union européenne, avec un gouvernement dont le style rappelle, sans en partager l'idéologie, les régimes à parti unique de l'ère soviétique.
Dans les sciences politiques de Robert Dahl à Larry Diamond, la démocratie libérale repose sur cinq critères strictement cumulatifs : des élections libres et équitables, où l'alternance est réellement possible ; des libertés fondamentales garanties — expression, presse, association, conscience ; un État de droit, où la loi s'applique à tous, y compris aux gouvernants ; une séparation réelle des pouvoirs, avec une justice indépendante et des contre-pouvoirs qui fonctionnent ; et enfin un pluralisme politique vivant, où l'opposition peut exister, s'organiser et concourir sans être handicapée par le pouvoir en place. Ces cinq piliers ne sont pas interchangeables ou remplaçables ou partiels. En retirer un seul, c'est changer la nature du système — même si le mot "démocratie" reste affiché à l'entrée. C'est précisément ce que fait la démocratie dite "illibérale" : elle conserve le vote, mais érode méthodiquement tout ce qui lui donne un sens. Friedrich August von Hayek surtout connue pour ses théories économiques (l’école autrichienne) fait en réalité un vrai éloge des éléments qui constitute la démocratie libérale. Il avait décrit, non pas seulement contre les tyrannies franches, mais contre cette dérive graduelle. Dans La Constitution de la liberté, il insistait : ce qui protège la liberté, ce n’est pas le vote seul — c’est l’État de droit, ce cadre de règles générales que personne ne peut plier à son avantage particulier. Dès que ce cadre cède, même sous des apparences démocratiques, la liberté individuelle commence à reculer.
Et avec elle, le niveau de vie.
C’est là que le débat cesse d’être abstrait.
Catastrophe économique et Etatisme clientéliste
L’"Orbánomics" se résume à un étatisme clientéliste. Il repose sur un modèle simple : concentrer les décisions économiques entre les mains de l'État et de ses alliés donc une “clique”, créer des dépendances dans les classes moyennes par diverse prestations (retraites, politique familiales, etc. ) , affaiblir les institutions de contrôle — banque centrale, justice, presse — et financer la croissance à crédit, notamment grâce aux fonds européens. Sans parler des artistes, écrivains, intellectuels boycottés, mis sur des listes rouges et stigmatisés, dont beaucoup ont quitté le pays.
Les faiblesses préexistantes ont été brutalement exposées : une économie cantonnée aux activités à faible valeur ajoutée — essentiellement l'assemblage de voitures allemandes — un investissement chroniquement insuffisant dans l'éducation et la recherche, et une productivité structurellement basse. Depuis 2022, la Hongrie a enregistré l’une des pires trajectoires économiques de sa région. En 2023, récession. En 2024, croissance de 0,6 % — l’une des plus faibles d’Europe. En 2025, à peine 0,3 %. Pendant ce temps, la Pologne progressait à +3 %, la Roumanie à +2 %. Ce qui semblait impensable il y a vingt ans s’est produit : la Roumanie a dépassé la Hongrie en PIB par habitant. Les retraites hongroises, en pouvoir d’achat réel, sont aujourd’hui inférieures de 37 % à celles des retraités roumains — alors qu’elles leur étaient supérieures de moitié en 2004.
L’espoir revient
Alors oui, l’émergence Magyar Péter en Hongrie ne garantit rien. Mais elle réintroduit quelque chose d’essentiel : l’idée que l’alternance redevient possible. Et une démocratie commence à mourir le jour où cette idée disparaît. La démocratie libérale n’est pas une opinion parmi d’autres. C’est le seul système dans lequel toutes les opinions peuvent coexister.
Elle n’est pas parfaite. Elle est lente, frustrante, bruyante. Mais elle reste le seul endroit où l’on vit le plus librement, le plus longtemps, et souvent le mieux.
En regardant ces images de Budapest — cette joie dans les rues, cet espoir mêlé de retenue — une vieille ballade du groupe glam rock légendaire américain POISON m’est revenue: Every Rose Has Its Thorn. Celle des années 1980, celles du glam metal, du “hard rock fm”, époque de liberté brute et d’insouciance assumée, époque où l’on sentait que quelque chose était possible. Une ballade qui n’a pourtant rien à voir, une chanson d’amour, mais qui clôture musicalement parfaitement cet ère Orbàn, et je ne sais même pas pourquoi. Le rockeur et le sentimental en moi l’ont senti. À cet égard, une image me revient, presque comme un écho lointain : celle du Moscow Music Peace Festival, à l’été 1989. Sur scène, une affiche improbable pour l’époque soviétique : Bon Jovi, Mötley Crüe, Ozzy Osbourne, Scorpions, Cinderella et Skid Row ; dans le public, des dizaines de milliers de jeunes découvrant en direct une culture longtemps tenue à distance. Excès, esthétique flamboyante, énergie brute, mais aussi une forme d’insouciance et de liberté. Quelques mois plus tard, la chute du mur de Berlin venait bouleverser l’ordre européen. Ces moments n’étaient pas identiques, mais ils participaient d’un même mouvement : une ouverture progressive, parfois chaotique, vers plus de circulation — des idées, des personnes, des expressions.
La liberté n’est jamais acquise. Elle peut s’éroder sans bruit. Fort heureusement, parfois — comme aujourd’hui— elle revient, là où on ne l’attendait plus.



